Le tombeau vide

Rubrique: 
Auteur.e: 
Charles Masson
Date: 
15/08/2019
Crédit: 
Photo by Bruno van der Kraan on Unsplash
Légende : 
Grottes au coucher du soleil, Curaçaõ

 

Pourquoi les femmes de retour de leur visite au tombeau qu’elles trouvèrent vide ont-elles désobéi à l'ordre de l'ange et n’ont-elles pas transmis aux disciples ni la grande nouvelle : « Il est ressuscité », ni la promesse : « Il vous précède en Galilée ; là vous le verrez » ? Un silence si insolite que Marc a cru devoir le justifier : « Elles avaient peur. » Les femmes auraient-elles manqué au rôle qui leur était dévolu ? Et quelle part faire à l’histoire et à la légende dans ce récit autour du tombeau vide ? Charles Masson a ouvert l’enquête, nous en présentons ici les grandes lignes.

Secondaire historiquement, la tradition du tombeau vide est aussi secondaire théologiquement. La découverte du tombeau vide n'est pour rien dans l'apparition de la foi à la résurrection qui ne triomphe que lorsque la communauté peut s'écrier : « Le Seigneur est vraiment ressuscité et il est apparu à Simon. » 

Selon toute vraisemblance, cette tradition s'est formée plus tard que la tradition relative aux apparitions du Ressuscité ; elle s'est combinée avec elle et n'a pas tardé à prendre dans la foi de l'Église une importance immense, parce qu'elle offrait à la vue tout ce qui pouvait l’être : la pierre miraculeusement roulée, le tombeau vide, le suaire et les bandelettes dans un ordre parfait. Mais pourquoi l'imagination des communautés primitives n'a-t-elle pas attribué la découverte du tombeau vide à des disciples plutôt qu'à des femmes ?

La tradition primitive racontait, en est persuadé Charles Masson, une apparition du Ressuscité aux femmes, près de son tombeau, le premier jour de la semaine. Dans l'évangile de Marc cette tradition est remplacée, pour la première fois à sa connaissance, par le récit d'une apparition d'ange dans le tombeau vide. Les éléments de la tradition primitive subsistent : le tombeau de Jésus, le premier jour de la semaine, les femmes qui, les premières, ont connaissance de la résurrection. Mais leur rôle a perdu en importance : un ange seulement leur apparaît, et non plus Jésus en personne ; elles ne sont plus des témoins du Ressuscité, il leur incombe seulement, sur la foi du tombeau vide interprété par l'ange, d'annoncer la résurrection de Jésus à ceux qui en seront, eux, les témoins : les Apôtres. La légende, dont on dit si volontiers qu'elle « majore » les faits, pourrait bien cette fois-ci les avoir « minimisés ».

On savait bien dans l'Église que des femmes avaient joué un rôle dans les événements de Pâque ; on saurait désormais qu'elles n'avaient pas vu le Seigneur, mais seulement un ange, et que chargées par l'ange d'annoncer la résurrection aux apôtres, elles s’étaient tu. On saurait qu'en dépit de la mission qu'avait voulu leur confier un ange, les femmes n'avaient pas été des témoins de la résurrection de Jésus ; on saurait que la foi à la résurrection est fondée sur le seul témoignage valable, celui des apôtres.

Reste à comprendre pourquoi cette modification de la tradition primitive. Pourquoi les femmes ne peuvent-elles plus revendiquer que la découverte du tombeau vide et une apparition d'ange ? Pourquoi leur part au témoignage rendu à la résurrection à l'origine de l'Église est-elle rigoureusement réduite ? Elle est nulle, si elles n'ont rien dit à personne (Marc 15, 8) ; elle est assimilée à un bavardage qui ne mérite aucune créance, si elles ont parlé (Luc 24, 11). Une modification si considérable de la tradition sur un point si précis n'a pas dû se produire sans raisons. Bien évidemment, le silence des documents ne permet pas de sortir du domaine des conjectures. Il serait ridicule d'accuser d'antiféminisme rétrograde le seul responsable de cette orientation nouvelle de la tradition qu’il est possible d’atteindre, Marc, l'auteur du deuxième évangile.

Dans l'histoire de ce monde, les femmes ne sont jamais que des femmes. Leur misère et leur honneur est de ne pas occuper le devant de la scène. Dès lors, il est permis de le penser, l'Église a pu avoir quelque peine à admettre qu'à l'origine de la foi à la résurrection, comme première flamme de ce feu qui devait traverser les siècles, il y ait eu ce cri de quelques femmes : « Nous avons vu le Seigneur. » Pendant son ministère terrestre déjà, Jésus a apporté la grâce de la « repentance » aux femmes aussi bien qu'aux hommes et, avec Paul, l'Église primitive a cru que « dans le Christ Jésus, il n'y a plus ni homme, ni femme ». Mais par cette conscience de la dignité de la femme, de sa qualité de personne, dirait-on aujourd'hui, l'Église se distingue du monde antique, du monde juif en particulier où elle s'est recrutée d'abord. Chez les Juifs, la femme était méprisée, traitée en mineure, au point que la capacité de témoigner en justice lui était déniée. Si le témoignage de la femme n'était pas valable dans la moindre des affaires civiles, le serait-il dans le procès qui s'ouvrait entre l'Église et le monde au sujet de Jésus Christ, au sujet de la foi en lui fondée sur sa résurrection ? Dans l'intérêt même de sa cause, l'Église devait avoir soin de ne citer que des témoins que nul ne pourrait récuser.

Aussi la voix des femmes ne tarda-t-elle pas à être couverte par la voix des hommes, et leur témoignage, premier dans le temps, fut bientôt rejeté dans l'ombre par celui des apôtres. Déjà le très ancien résumé de la prédication apostolique (I Cor 15, 3-7) n'en fait plus mention. Si Marc paraît avoir exercé une action décisive sur l'évolution de la tradition relative au rôle des femmes dans les événements de Pâques, cette évolution s'était dessinée avant lui ; il l'a fixée en la revêtant d'une forme précise, mais il ne l'a pas créée.

Quand on comprend le parti que l'incrédulité pouvait tirer de l'apparition du Ressuscité aux femmes, on comprend que l'Église ne l'ait point invoquée, qu'elle ait eu tendance à la laisser tomber en oubli, et que, ce silence aidant, l'apparition du Ressuscité ait été remplacée, un jour, par une apparition d'ange dans le tombeau vide.

Comprendre les raisons profondes pour lesquelles la tradition de la résurrection de Jésus s'est modifiée ne nous empêche pas de reconnaître l'action souveraine de Dieu qui, « le troisième jour », a choisi des faibles pour confondre les forts. Les disciples avaient fui. Jésus apparut ressuscité d'abord à ces quelques femmes qui avaient assisté de loin à sa mort, qui avaient osé chercher où son corps avait été déposé, et qui, fidèles, se rendirent auprès de son tombeau le premier jour de la semaine. Si nous avons bien interprété les textes, le récit de la découverte du tombeau vide n'est pas une création arbitraire de l'imagination pieuse de l'Église primitive. Des liens encore discernables le rattachent à l'histoire. La légende, a-t-on dit, est parfois plus vraie que l'histoire ; l'épisode des événements de Pâque étudié par nous montre que l'histoire est parfois plus belle que la légende.

 

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