Les religieuses, corvéables sans merci dans les services d’Église ?

Marie-Lucile Kubacki
04/03/2018

Sœur A. est arrivée d’Afrique noire à Rome il y a une vingtaine d’années de cela. Depuis, elle accueille des sœurs apostoliques venues du monde entier et depuis quelques temps, elle veut témoigner de ce qu’elle voit et de ce qu’elle entend sous le sceau de la confidence. “Je reçois souvent des sœurs qui viennent me raconter ce qu’elles éprouvent dans certaines situations de service domestique très peu reconnu. Ces missions de service ont lieu dans des cadres divers : parfois, elles servent au domicile d’évêques ou de cardinaux, parfois elles travaillent dans des structures d’Église à la cuisine, ou dans des tâches de catéchèse, d’enseignement. J’en connais, employées au service d’hommes d’Église qui se lèvent aux aurores pour préparer le petit-déjeuner et se couchent une fois que le dîner a été servi, la maison remise en ordre, le linge blanchi et repassé… Dans ce type de “service”, les sœurs n’ont pas de temps déterminé et réglementé comme les laïcs et leur rémunération est aléatoire, souvent très maigre.” Mais ce qui attriste le plus sœur A. c’est que ces sœurs sont rarement invitées à la table à laquelle elles servent. En nous regardant droit dans les yeux, elle interroge : “Auriez-vous l’idée de vous faire servir un repas par votre sœur et de la laisser manger seule à la cuisine une fois que vous avez été servi ? Est-il normal pour un consacré d’être servi par un autre consacré de cette manière ? Sachant que les consacrés qui servent dans les tâches domestiques sont presque toujours les femmes, des religieuses ! Notre consécration n’est-elle pas égale ?” Ces sœurs, un journaliste d’information religieuse romain les avait même renommées “sœurs pizza”, en référence à l’emploi qui leur était assigné.

Sœur A. poursuit : “Cela crée une rébellion intérieure très forte. Elles vivent dans une grande frustration mais elles ont peur de parler parce que derrière cela, il y a des histoires très compliquées. Dans le cas de sœurs étrangères venues d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine, il y a parfois une mère malade dont les soins ont été payés par la congrégation de la fille religieuse, un grand frère qui a pu faire ses études en Europe grâce à la supérieure... Si ces religieuses rentrent au pays, leur famille ne comprend pas. On leur dit : mais tu es capricieuse ! Elles se sentent redevables, liées, alors elles se taisent. Par ailleurs, ces sœurs viennent souvent de familles très pauvres où les parents étaient eux-mêmes domestiques. Elles ne voient pas le problème mais ressentent malgré tout une grande tension intérieure. Ces mécanismes ne sont pas sains, certaines en viennent à prendre des anxiolytiques pour tenir bon dans cette situation de frustration.”

Il est difficile d’estimer l’ampleur du problème du travail gratuit ou peu reconnu des religieuses. D’abord, il faut s’entendre par ce que l’on entend par là. “Souvent cela signifie que les sœurs n’ont pas de contrats ou de conventions avec les évêques ou les paroisses où elles travaillent, explique sœur C., une religieuse exerçant de hautes responsabilités dans l’Église. Donc elles sont payées maigrement ou bien pas du tout. Cela peut survenir dans les écoles ou dispensaires, plus souvent dans le travail pastoral ou en faisant la cuisine et le travail ménager à l’évêché ou la paroisse. C’est une injustice qui arrive aussi en Italie, pas seulement dans des terres lointaines.” Au-delà de la question de la reconnaissance personnelle et professionnelle, cette situation pose des problèmes concrets et urgents aux sœurs et aux communautés. “Le plus grand problème est comment vivre et faire vivre une communauté, tout simplement, poursuit sœur C. Comment prévoir l’argent pour la formation religieuse et professionnelle des membres, qui paye et comment payer les factures quand les sœurs sont malades ou ont besoin de soins quand elles sont handicapées par l’âge. Comment développer la mission selon son charisme propre ?”

Et la responsabilité de cette situation est partagée. “J’ai discuté avec un recteur qui me racontait avoir été frappé par les capacités intellectuelles d’une sœur titulaire d’une licence de théologie, se souvient sœur A. Il voulait l’envoyer poursuivre ses études mais sa supérieure a refusé. Souvent le motif invoqué est que les sœurs ne doivent pas devenir orgueilleuses.” Sœur C. abonde en ce sens : “Je crois que la responsabilité est premièrement historique, analyse-t-elle. La sœur a longtemps été vue comme membre d’une collectivité et n’ayant pas de besoins propres. Comme si la congrégation pouvait prendre soin de l’ensemble de ses membres sans qu’elles apportent chacune leur contribution due à leur travail. Il y a aussi l’idée que les religieuses ne travaillent pas sur contrat, qu’elles sont là pour toujours, que les conditions ne doivent pas être stipulées. Cela laisse un flou et beaucoup d’injustice souvent. C’est aussi vrai que sans contrat les religieuses sont plus libres de quitter un travail sans trop de préavis. Donc cela joue sur les deux fronts, contre et en faveur des religieuses.”

Mais il ne s’agit pas simplement d’argent. Ou plutôt, la question de la rémunération financière est l’arbre qui cache la forêt d’un problème bien plus vaste : celui de la reconnaissance. “En arrière-plan de tout cela, il y a malheureusement encore l’idée que la femme est moindre que l’homme, surtout que le prêtre est tout et la sœur n’est rien dans l’Église. Le cléricalisme tue l’Église”, conclut sœur C. “J’ai connu des sœurs qui avaient servi pendant 30 ans dans une institution d’Église et qui me racontaient que lorsqu’elles étaient malades, pas un des prêtres qu’elles servaient ne venaient les voir, ajoute sœur A. Du jour au lendemain, elles étaient renvoyées comme des malpropres. Parfois, cela se passe cette manière : telle ou telle congrégation met des sœurs à disposition sur demande et quand la sœur tombe malade, elle est renvoyée dans sa congrégation… Et on en envoie une autre, comme si nous étions interchangeables. J’ai connu des sœurs ayant un doctorat en théologie qui, du jour au lendemain, étaient envoyées faire la cuisine et la vaisselle, sans mission en lien avec leur formation intellectuelle et sans véritable discussion. J’ai connu une sœur qui avait enseigné pendant plusieurs années à Rome et du jour au lendemain, à 50 ans, s’est vu annoncer que désormais sa mission serait d’ouvrir et de fermer l’église de la paroisse, sans autre explication.”

Cette déconsidération, sœur M., enseignante, en fait l’expérience depuis plusieurs années : “Actuellement, je travaille dans un centre, sans contrat, contrairement à mes consœurs laïques. Il m’est arrivé, il y a dix ans, que l’on me demande si je voulais vraiment être payée, c’était dans le cadre d’une collaboration avec un média. Une de mes sœurs anime les chants à la paroisse d’à côté et assure des conférences de Carême sans recevoir un centime… Alors que si un prêtre vient dire la messe chez nous, il nous facture 15 euros. Parfois, j’entends des prêtres et des séminaristes parler de nous, faire des commentaires méprisants sur notre physique, c’est une chose très douloureuse. Parfois on critique les religieuses, leur visage fermé, leur caractère… Mais derrière tout cela, il y a beaucoup de blessures.” Pour elle, il se joue avec les sœurs une confusion sur la notion de service et de gratuité. “Nous sommes héritières d’une longue histoire, celle de saint Vincent de Paul et de tous ces gens qui ont fondé des congrégations pour les pauvres dans un esprit de service et de don. Nous sommes religieuses pour servir jusqu’à la moëlle et, de là, s’opère un glissement dans l’inconscient de pas mal de gens dans l’Église, avec le fait qu’il n’est pas dans l’ordre des choses d’être rémunérées et ce, pour quelque service que ce soit. Les sœurs sont vues comme des bénévoles corvéables à merci, ce qui donne lieu à de véritables abus de pouvoir. Et derrière tout ça il y a la question du professionnalisme et de la compétence que bien des gens ont du mal à reconnaître aux religieuses.”

Pour sœur A., il s’agit de violence symbolique : “C’est une violence symbolique énorme car c’est accepté par tout le monde dans une forme de consensus tacite. Quand elles arrivent chez moi, certaines religieuses sont en détresse mais elles n’arrivent pas à parler. Alors je leur dis : vous avez le droit de dire la vérité sur ce que vous ressentez. De dire à votre supérieure générale ce que vous vivez et comment vous le vivez. Mais parfois aussi cela relève de la responsabilité de la supérieure générale qui, loin de remettre en cause le système, le valide et y participe activement.” Sœur M. estime aussi que les religieuses doivent prendre la parole : “Pour ma part, quand on me sollicite pour telle ou telle conférence, je n’hésite plus à dire que je souhaite être payée et j’annonce mon prix. Mais évidemment, je m’adapte aux possibilités de ceux qui me font la demande. Mes sœurs et moi vivons très pauvrement et nous ne cherchons pas la richesse, simplement à vivre dans des conditions décentes et justes. C’est une question de survie pour nos communautés.” C’est aussi, pour beaucoup d’entre elles un enjeu spirituel. “Jésus est venu pour nous libérer et à ses yeux nous sommes tous enfants de Dieu, avance sœur A. Mais dans la réalité, ce n’est pas ce que vivent certaines sœurs qui en viennent à ressentir une grande confusion et une profonde détresse.” Des maux qui ne trouvent pas toujours de mots pour se dire.

Marie-Lucile Kubacki – Donne, chiesa, mondo.

 

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MARTIN
"Le déni" de Maud Amandier et de Alice Chablis (éditions Bayard) : "Ce livre est une enquête minutieuse et implacable sur l’organisation du pouvoir à l’œuvre dans l’Église catholique, à travers l’étude fouillée des textes du Vatican, l’histoire du christianisme et de la société, les représentations symboliques des sexes et du pouvoir. Cette enquête démonte le modèle patriarcal défendu par l’Église et encore socialement actif. Non seulement ce système reproduit l’iniquité de la domination du sexe masculin sur le féminin, mais il repose aussi sur un déni général de la sexualité et de ses conséquences tragiques sur les personnes. Ce travail invite à une prise de conscience des stéréotypes et des préjugés ancrés dans les esprits, qui permettent le maintien des discriminations. Ce livre appelle à ne pas craindre l’égalité ni l’abandon d’un système hiérarchique archaïque, toujours fondé sur la séparation et l’exclusion". Au livre, on peut désormais ajouter en annexe, l'article de M.L. Kubacki (du journal La Vie) sur le système de travail gratuit et d'humiliation mis en place par le haut-clergé romain. C'est du vrai travail de journalisme et je lui en fais tous mes compliments.  

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MARTIN
Le directeur de la rédaction du journal la Vie, Jean-Pierre Denis, égal à lui même, minimise et tergiverse....

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wedi
Corveables à merci dites vous ?....pas seulement ! Ce document vient compléter le livre de Serge BILLEY, journaliste antillais d'origine camerounaise qui rapporte ce type de perversion dans l'église catholique. J'admire la retenue dont a fait preuve l'auteur. Il  ou elle a volontairement omis, mais cela se sent, d'aller jusqu'à l'esclavage sexuelle dont ces religieuses sont quotidiennement victimes,...les cas de grossesses avec infanticides cachées.. Si Dieu existe, combien d'entre nous pensez-vous que nous serons là-haut ? Au lieu d'y répondre les plus hautes autorités de l'église se contente de parler de la crise des vocations. La responsabilté de l'église catholique est restée beaucoup trop longtemps  aux mains des Italiens ...l'église en paie le prix fort depuis longtemps et ce n'est pas près de s'arrêter. C'est comme confier une petite fille à un pédophile pour qu'il s'en occupe. Le jour où vous la récupérez, vous êtes content du voyage.

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Cécile
Incroyable ! Merci pour cet article très instructif.  A une époque où on entend tellement parler d'égalité et de non-discrimination, voilà un vrai scandale dont personne n'est au courant.  Il est temps que ça change !

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