«L’Eglise se prive des talents des femmes» par Elisabeth Dufourq

Samedi 16 janvier 2010
Par xavier

«L’Eglise se prive des talents des femmes»

Élisabeth Dufourcq, auteur d’« Histoire des chrétiennes » (1)

RECUEILLI PAR CLAIRE LESEGRETAIN

La Croix du 15 janvier 2010

Alors que le Christ a reconnu le génie des femmes, les Apôtres ne l’ont pas compris et les ont vite écartées. Selon l’historienne Élisabeth Dufourcq, rester fidèle à ce schéma antique conduit l’Église à un risque de sclérose


«Je voulais comprendre pourquoi, en tant que femme, j’étouffais dans l’Église catholique », écrivez-vous. La rédaction de ce livre vous a-telle éclairée ?

ÉLISABETH DUFOURCQ : Si je suis chrétienne, depuis l’enfance, c’est grâce au Christ. Jésus de Nazareth dialogue avec les femmes, il les écoute et reconnaît en elles l’action de l’Esprit Saint. À plusieurs reprises, il souligne l’importance de leur vision prophétique, et fait reconnaître à ses disciples le génie avec lequel elles abordent la vie et le surnaturel. En tant que femme, très heureuse de l’être et habituée à travailler dans des milieux masculins, j’avoue être gênée par les privilèges de fonction ou de mission que se réservent «naturellement» les hommes. Ériger en quasi-dogme ces formes de prédestination sexuée m’apparaît comme un signe de crainte et de faiblesse.

Il n’y a aucun machisme dans les Évangiles ?
Aucun. Le Christ est entouré de femmes qui l’aident dans sa mission. Alors que beaucoup d’hommes cherchent à le perdre, jamais dans les Évangiles une femme ne se méfie du Christ. Et c’est par des femmes que passe une part essentielle de la Révélation. Dès la Visitation, l’accueil prophétique d’Élisabeth puis de Marie inaugure l’ère chrétienne (Lc 1, 39). C’est à la Samaritaine que Jésus révèle, pour la première fois, qu’il est le Messie (Jn 4). C’est à Marie Madeleine en premier qu’il se montre ressuscité – ce qui signifie que l’événement central du christianisme a d’abord été compris par une femme. D’où la formule de saint Hippolyte de Rome (III siècle) à propos des femmes au tombeau qui sont « apôtres des apôtres ». Mieux même, plusieurs passages de l’Évangile montrent que le Seigneur prend en compte ce que lui disent les femmes et change d’avis. Ainsi, après la réponse audacieuse de la Cananéenne (Mt 15, 21), il admet que, même venant d’une femme qui n’est pas « une brebis d’Israël », une parole de foi intense peut vaincre le mal.

« C’est par des femmes que passe une part essentielle de la Révélation. »

Ailleurs, Jésus reconnaît que la femme qui perd son sang est guérie, non pas parce qu’elle a touché son manteau, mais à cause de sa foi (Lc 8, 43). Jamais Jésus ne réduit une femme à sa seule fonction biologique: alors que l’une d’elle bénit le ventre qui l’a porté et les seins qui l’ont nourri, il répond : « Heureux plutôt ceux et celles qui écoutent et observent la parole de Dieu » (Lc 11, 27). Pour lui, ce qui est générique de l’humanité, c’est le couple. C’est en ce sens qu’il refuse la répudiation, acte unilatéral. C’est tout cela que les Apôtres ne comprennent pas.

Les Évangiles ne rapportent-ils pas un dialogue entre un Apôtre et une femme ?
Si, un seul : le Jeudi saint, lorsque Pierre, interpellé par une servante, prend peur et répond en reniant le Christ (Lc 22, 56). Les femmes, elles, restent fidèles au Christ jusqu’au Calvaire. Ce n’est donc pas à leur sujet que Jean écrit « les siens ne l’ont pas accueilli» (Jn 1, 11). Or, curieusement, dans les Actes des Apôtres, les amies du Christ – Marie Madeleine, Marthe, Jeanne, l’épouse de l’intendant d’Hérode, etc. – n’apparaissent plus. Tout se passe comme si, avant la conversion de Paul, les Apôtres, par souci de responsabilité, faisaient du christianisme une affaire d’hommes. Le leur reprocher serait un anachronisme ; les imiter en serait un autre ! De même, dans les Actes, la séparation entre le ministère de la parole et celui des « tables », c’est-àdire de la charité (Ac 6, 1), entraîne une scission entre ces deux versants de la mission que le Christ, lui, ne sépare pas.

Et Paul ? Saint Paul fait confiance aux femmes qu’il connaît et leur confie des rôles importants. Phébée, diaconesse de l’Église de Chencrées, a présidé des assemblées (Rm 16, 1-2). Mais Paul est aussi soucieux de décence antique. Quand il demande aux Corinthiennes de se taire dans les assemblées (1 Co 14, 34), il s’adresse à des femmes plus nombreuses que les hommes parmi les baptisés. Dès lors, ces servantes affranchies des premières communautés, plus tard ces patriciennes, n’exerceront jamais un rôle proportionné à leur nombre ni à leur aide financière. En matière de morale domestique, par ailleurs, les lettres de Paul ne doivent pas être interprétées de façon restrictive. Dans le fameux verset « femmes soyez soumises à vos maris » (Ep 5, 22), le mot grec upostasseomenoi peut être traduit par «étayer», au sens d’un socle qui soutient l’homme.

Et aujourd’hui, qu’en est-il ?
Du fait de la diminution du nombre des prêtres en Occident, les femmes, qu’on le veuille ou non, prennent la relève. Depuis plus de trois décennies déjà, ce sont elles qui catéchisent, qui souvent organisent les funérailles, qui animent les aumôneries en lycées ou en hôpitaux… Il est important qu’elles puissent accéder à des études théologiques solides. Et si certaines se sentent appelées à un ministère, pourquoi l’Église ne pourrait-elle pas changer d’avis, comme le Christ lui-même a changé d’avis en écoutant des femmes? En restant monolithique, l’Église se prive, me semble-t-il, de talents et de grâces. L’intendant fidèle n’est pas celui qui enterre ses talents mais celui qui les fait fructifier (Mt 25, 14)! Cependant, cette question ne doit pas se poser en termes de pouvoirs ni de revendications, mais de charisme.

Et si un jour les femmes accédaient à un ministère ordonné dans l’Église catholique romaine, qu’en feraient-elles ?
Comme chez les hommes, certaines le vivraient comme un service, d’autres, peut-être, comme un pouvoir… Quand les prêtres ou les évêques catholiques invitent des femmes remarquables qui sont pasteures protestantes, ils semblent très à l’aise: seule leur valeur pastorale et théologique compte. Alors, pourquoi ces blocages à l’égard des femmes catholiques ? Personnellement, je prie pour qu’un jour des femmes puissent présider l’Eucharistie dans l’Église catholique. Cela se fera, si Dieu le veut… Et je crois que Dieu le voudra.

(1) Bayard, 2008, 1 260 p., 39 €.

5 commentaires sur “«L’Eglise se prive des talents des femmes» par Elisabeth Dufourq”

  1. Sylvie

    Merci de faire la lumière sur des zones d’ ombre, et de rétablir certaines vérités….

    #918
  2. Michelle

    j’ai lu le livre, qui est remarquable. Merci pour cet interview, qui l’est aussi. Je devrais sans doute en faire profiter le curé de ma paroisse .
    En effet, à la messe d’hier ,trois jeunes garçons servants d’autel. En aube. Pas de filles. Ils parlent beaucoup entre eux, sont assez dissipés, voire un peu arrogants lorsqu’ils passent devant les autres enfants en tenant la grande Croix ; et j’aurais préféré des jeunes filles recueillies … Mais! à la sortie, je croise un groupe de petites filles et jeunes filles, toutes en blouse bleue (d’où sortent ces blouses d’uniforme ?), avec une étole blanche sur les épaules, que l’on fait marcher derrière eux .
    On me dit qu’aucune directive diocésaine n’existe dans ce sens Or, auparavant, dans cette paroisse, il y avait des servantes d’autel!
    Quel est donc ce vent qui souffle ? Que se passe-t-il ? On n’ose penser à l’idée des relations de couple que vont développer ces jeunes garçons. Il est probable que ces petites filles sont destinées à troquer la blouse bleue pour le tablier …
    Michelle

    #923
  3. Camille

    Pardonnez-moi mais je n’ai encore rien vu de tel dans ma région.
    J’en suis abasourdie.
    Comment les parents acceptent-ils cela pour leurs filles ???
    Comment les mères acceptent-elles cela ? et les pères aussi bien évidemment !
    Qui s’autorise à décider ainsi ?
    Aucune voix ne s’élève ?

    #927
  4. zoeN

    « Quand les prêtres ou les évêques catholiques invitent des femmes remarquables qui sont pasteures protestantes, ils semblent très à l’aise »

    Et oui, en étant femme, pour commenter la Parole dans l’émission « le jour du Seigneur » il faut être pasteure protestante!

    #934
  5. Riou Michel

    Je suis diacre permanent et ces quelques mots sont pour soutenir vos actions pour une place juste des femmes dans l’Église catholique romaine. Je suis dans un diocèse où des femmes ont été nommées à des postes diocésains très importants. J’ai travaillé au service de la formation sous la responsabilité d’une femme qui assume sa mission de façon remarquable et avec beaucoup de délicatesse. Pour cette dernière, sa mission n’a pas été facilité par certains hommes (et des jeunes souvent), mais elle a été soutenue par nos deux derniers évêques.
    Il est nécessaire que les hommes et les femmes de bonne volonté s’unissent pour exprimer leur volonté d’égalité. Cela finira par aboutir, même si je sais que je ne le verrai jamais de mon vivant.
    De même, vous les femmes aidez nous à soutenir l’idée d’une hiérarchie dans l’Église, non pas pyramidale, mais dans un esprit d’égalité (entre prêtres et diacres), pour des missions différentes, mais pour un même Christ qui met le repas de la Cène au même plan que le lavement des pieds…

    #941

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